Marie dans le dessein éternel du Père
(Article à paraître dans la revue des Trois Ave de février 2026)
Un des vitraux de la Basilique Notre-Dame de La Trinité, à Blois, montre Marie « dans le dessein éternel de Dieu ». Depuis les premiers siècles, la réflexion théologique chrétienne contemple le rôle singulier de Marie dans le plan de Dieu. Cette idée repose sur la foi dans le fait que Dieu, de toute éternité, a voulu se donner à l’humanité par le mystère de l’Incarnation.
Pour la foi chrétienne, rien, dans l’histoire du salut, n’est improvisé. Avant même la création, Dieu a voulu communiquer sa vie, sa lumière et son amour. Cette communication atteint son sommet dans l’Incarnation du Verbe : Dieu se fait homme pour que l’homme soit configuré à Dieu. Or pour que le Fils puisse venir dans le monde, il fallait qu’une femme, librement, accueille cette présence. Il fallait que Marie soit la porte d’entrée de Dieu dans l’histoire humaine. Loin d’être un hasard, sa personne relève d’un choix divin, un choix d’amour, lié à la mission salvifique du Christ. On trouve parfois chez les Pères de l’Église l’idée selon laquelle Marie a été voulue avec l’Incarnation. Dans la pensée médiévale, spécialement chez saint Jean Duns Scot (1266-1308), l’Incarnation est envisagée comme première intention de Dieu : même sans le péché, Dieu aurait voulu s’unir à l’humanité. Dès lors, Marie appartient au cœur même du projet créateur.
Le premier livre de la Bible, le livre de la Genèse, contient déjà une première évocation symbolique de cette femme choisie, lorsque Dieu affirme au serpent : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon. » (Gn 3,15). Cette femme mystérieuse, opposée au mal, la tradition chrétienne l’a reconnue dans Marie, comme la première annonce de la victoire à venir. Dans cette perspective, Marie apparaît non seulement à un moment précis de l’histoire mais elle est aussi évoquée dans de nombreuses prophéties qui traversent l’Ancien Testament : la fille de Sion, l’arche de l’Alliance, la mère du Messie annoncé par Isaïe. Dès avant sa naissance, à sa conception même, Marie est préparée à sa mission par la grâce de l’Immaculée Conception.
Dans le dessein éternel de Dieu, rien n’est imposé : la création entière repose sur le respect de la liberté. C’est pourquoi le moment de l’Annonciation révèle la profondeur de la vocation mariale. L’ange ne vient pas lui annoncer un destin inévitable ; il appelle, il propose, il invite. Le oui de Marie, Qu’il me soit fait selon ta parole, est un acte de foi absolu, une adhésion pleine et entière à la volonté divine. Ce consentement ouvre la voie à l’Incarnation : Dieu attend le consentement d’une créature pour entrer dans le monde. Dans Marie, l’humanité dit enfin oui là où elle avait dit non. Son fiat devient ainsi le pivot de l’histoire du salut : en elle se réalise la jonction parfaite entre l’initiative divine et la coopération humaine.
Le dessein éternel ne se limite pas à l’événement de l’Incarnation. En devenant mère de Jésus, Marie devient au Calvaire la mère de tous ceux que le Christ est venu sauver. Lorsque Jésus déclare au disciple : « Voici ta mère », la tradition voit dans ce geste l’élargissement de sa maternité à l’Église entière. Ainsi, dans la pensée de Dieu, Marie n’est pas seulement celle qui donne un corps au Verbe ; elle est celle qui accompagne la croissance de l’humanité nouvelle. Elle ne remplace pas le Christ ; elle participe à son œuvre, comme une mère accompagne un enfant sans se substituer à lui. Cette dimension maternelle s’inscrit, elle aussi, dans le dessein divin : Dieu voulait non seulement s’incarner, mais aussi offrir à l’humanité un modèle de disciple, un soutien, une présence maternelle au long des siècles.
Dans la perspective chrétienne, le dessein de Dieu ne vise pas seulement la rédemption du péché ; il vise aussi la glorification de l’humanité, son accomplissement dans la vie divine. Marie, par son Immaculée Conception, par sa fidélité constante et par son Assomption, apparaît comme la première et la plus parfaite réalisation de cette vocation universelle. Elle apparaît comme le chef-d’œuvre de la Trinité. Elle est la créature pleinement ouverte à Dieu, celle qui reflète le mieux ce que l’homme est appelé à devenir. De ce point de vue, Marie n’est pas seulement un instrument du salut ; elle en est aussi un signe, une anticipation, un prototype de la nouvelle création. En elle se voit le but ultime du projet divin : une communion parfaite entre Dieu et l’humanité.
Enfin, le dessein éternel de Dieu ne s’achève pas avec l’Incarnation ni avec l’Ascension du Christ. L’Église considère que Marie continue d’exercer un rôle spirituel : elle intercède, elle accompagne, elle éduque dans la foi. Non pas comme une puissance autonome, mais comme une mère pleinement unie au Christ, participant à son œuvre de manière subordonnée mais réelle. Cette mission découle naturellement de sa place dans le plan divin : si Dieu l’a choisie pour être la mère du Rédempteur, il l’a aussi voulue comme mère des rachetés. Marie occupe une place unique dans le dessein éternel de Dieu. Elle n’est ni une déesse ni une figure secondaire ; elle est le lieu où la grâce et la liberté convergent dans une harmonie parfaite. Par elle, l’Incarnation devient possible ; en elle, l’humanité accueille son Sauveur ; avec elle, l’Église apprend à vivre selon l’Esprit. Comprendre Marie dans la perspective du dessein éternel, c’est contempler la fidélité de Dieu et la grandeur possible de la réponse humaine. Marie se tient ainsi au cœur du mystère chrétien : humble, silencieuse, mais indispensable au salut des hommes.
Don Jean Parlanti †